L’éveil de Famine

Je crois n’avoir jamais vécu quelque chose d’aussi intense que cette faim. Elle me tiraillait et grandissait en moi jusqu’à annihiler tout le reste. Chaque battement de cœur , chaque respiration, chaque mouvement me coûtait et ravivait un peu plus cette amante insatisfaite. Mon regard avide balayait les environs de cette minuscule grotte mais rien ne vivait, rien a par ma faim dévorante. Un voile blanc opaque barrait l’entrée de la cavité, et le vacarme assourdissant de la tempête me rappelait la folie de cette bataille. Puis, comme une morsure de scorpide tout me revint,les cris de guerre, les hennissements des chevaux, les hurlements d’agonie de mes compatriotes, la puanteur des réprouvés, insulte au vivant et la douleur ; cette profonde douleur dont les échos me parvenaient encore épisodiquement. Cette dague maudite et empoisonnée aurait eu raison de moi si ce troll n’avait pas succombé sous le coup de mes sortilèges. Je me retournai , regardai ce corps émacié et pale puis me demandai avec le début d’un sourire quel démon avait pu s’en repaître. Et elle revint encore plus forte, des tremblements se mirent a parcourir mon corps en tous sens, cette vorace me brisait tant que l’espace d’un instant j’entrouvi la possibilité de dévorer la chair de ce troll. Il m’apparut clairement que ce corps émacié ne pourrait me sustenter, ce dont j’avais besoin n’appartenait plus vraiment à ce monde mais pas encore totalement à l’autre. La fugitive essence du vivant quittant son réceptacle éphémère pour plonger dans les ténèbres, voici précisément ce dont j’avais besoin.

Je commençais doucement a reprendre mes esprits et fut frappé presque immédiatement par le désespoir de ma situation. Je n’avais aucun vivre, j’étais a bout de force, la vallée d’Alterac était maintenant aux mains de la horde et surtout il n’y avait rien pour sustenter ma faim, pas la moindre bribe d’être vivant. Je m’étais déjà remis de blessures bien plus grave mais une créature de chair et de sang en avait immanquablement payé le prix. Ainsi allait s’achever la vie d’Yysh de Hurlevent, démoniste assermenté…

Paradoxalement cette idée ne m’effrayait plus comme par le passé, je me sentais prêt, le néant allait m’accueillir et enfin elle me quitterait .Alors que je m’allongeai je revis le visage de ma sœur Neriaa. Il y avait maintenant tant d’année qu’elle avait choisi cet orc et qu’elle avait été passé par les armes. Je ne me suis jamais pardonné ma passivité, malgré tout c’était ma sœur et sa seule faute fut sa naïveté et son amour. Après tout peut être la retrouverai-je …. quelle idiotie ! je devais avoir perdu beaucoup de sang pour avoir ce genre d’idée. Alors que sa voix résonnait a nouveau a mes oreilles je sombrai dans les draps vaporeux de l’inconscience…..

Lorsque je revins à moi je ne parvins pas à distinguer les formes brumeuses autour de moi, mais immédiatement je reconnu une odeur écœurante que je connaissais bien, l’odeur de la mort. J’étais libre de mes mouvement mais bien trop faible pour quitter la couche de paille ou je gisais. Je vis une forme sombre s’approcher de moi, je ne pus réagir alors que celle ci s’immobilisa, dégageant un léger fumet de putréfaction.

Une voix rugueuse retentit

«  tu recouvrira complètement la vue dans quelques jours, d’ici la taches de te reposer et de t’adapter a ta nouvelle…condition… »

« que…ou suis-je ? Suis je prisonnier ?suis je …mort ??

« tu devrais l’être en effet, mais tu as de la chance , quelqu’un a tenu à ce qu’on s’occupe de toi. Tu fais maintenant partie des nôtres »

. J’étais seul dans une grande pièce froide depuis quelques heures seulement que la grande ennemi revenait, je la sentais encore rampante mais bientôt elle prendrait le contrôle et ça je ne le permettrai pas. mon premier réflexe fut de porter les mains a mes yeux, un cri d’horreur jailli de ma gorge lorsque je sentis deux lanières de cuir traversant mon visage, elles se joignaient juste au dessus de mon nez formant une croix sinistre. Mes pires craintes prenaient corps, fébrilement je touchai ma peau et trouvait celle ci durcie et craquelée, la panique m’étouffa presque lorsque je senti ma chair à vif mais sans aucune douleur. Je remerciais tous les Dieux de ne pas avoir complètement recouvré la vue.

Sans plus attendre je me décidai à sortir de cet endroit, j’étais loin de chez moi je le savais, de plus ces gens étaient des ennemis, des ennemis inhumains et sans honneur, ce qu’ils me faisaient subir était pire que la mort. Je me mis à déambuler dans cette pièce, cherchant mon chemin à tâtons, j’étais devenu une marionnette dont les fils étaient entremmêlés, titubant dans ce qui était probablement un laboratoire . Le sol était jonché de débris de verres et de divers outils que je ne parvenais pas à identifier mais je percevais l’odeur de la fermentation alchimique se mêlant aux relents de mort. Un bruit sourd se fit soudain entendre, suivi du grincement des gonds d’une porte, instantanément je me retournais vers la sortie avec la ferme intention de me débarrasser de tout ce qui franchirai le seuil. La faim. Elle avait senti quelque chose de vivant dans cette pièce, commençait à s’épanouir et à prendre le contrôle, je devais agir vite. Je n’avais pas les ressources nécessaires pour invoquer un démon puissant mais putnam mon diablotin répondrait à mon appel. Quelques mots suffirent pour faire apparaître un acre nuage de souffre devant moi suivi d’un ricanement que je connaissais bien. Sans avoir besoin d’échanger un mot le petit démon se mit a incanter un éclair de feu pendant qu’essayant de distinguer la vague ombre qui me faisait face je traçai des formes devenus si familières afin d’affliger ma cible d’une plaie d’agonie.

La libération fût presque instantanée, je sentis une âme particulièrement vive et flamboyante s’échapper du corps, instinctivement mes doigts tracèrent le signe interdit du drain d’âme et l’extase commença. Plus rien n’avait d’importance hormis la gloutonnerie, j’essayai tant bien que mal de ralentir le repas mais après un tel jeûne c’était peine perdu. Puis je m’abandonnai au délice, tout alla très vite, quelques secondes suffirent. Subitement je fus ébloui par une vive lumière, je mis quelques temps a m’habituer de nouveau à la vue. J’étais bien dans un laboratoire, les alambics créaient une forêt de cristal ou se reflétaient les rayons de soleil. Le sol de pierres noires était constellé d’éclats de verre, formant une mer de lumière.

Devant moi gisait un jeune soldat humain, le visage figé dans un rictus d’horreur. Un peu plus loin, dans l’encadrement de la porte, un cadavre ambulant me souriait.

Un silence glacial accompagnait les vertiges dont j’étais la proie, mes lèvres sèches et ratatinées restaient muettes, tremblantes. Des tréfonds de mon corps rabougri montèrent des vagues d’immondices. Et pourtant il n’en sortait qu’un mince filet noirâtre, je ne pouvais même plus vomir….J’eus subitement envie de me jeter sur ce sourire narquois en face de moi , mais avant même de bouger un muscle j’étais paralysé.

« tss,tss,tss, c’est ainsi qu’on remercie ses sauveurs ? «  le réprouvé qui me regardait portait une robe noire et blanche ornée de motifs géométriques, dont un second examen révélait des traces de sang séchés sur la toile rêche. De minces épaulettes en tissu noires d’où s’échappaient des rubans tressés formaient une colonnade autour de ses épaules décharnés. Son visage était presque en bon état pour un cadavre qui marche, ses joues grêlés de trous laissant apparaître une dentition gâtée.

« mes…Sauveurs !! comment osez vous pensez que vous avez sauvé quoi que ce soit ! » je ne reconnu pas le son de ma voix, un coassement grotesque « Je ne suis plus que la parodie de moi même une abomination damnée qui ne mérite que la destruction ! »

« quel sens de la démesure ! Tu devrais t’entendre parler, as tu déjà songer au théatre de Sombrelune ? » son rire sonore et rauque grondait dans le vaste laboratoire.

« La grande alliance n’abandonne jamais ses hommes, ne réduit personne en esclavage et tolère toutes les races de ce vaste monde » rajouta t-il d’une voix faussement naïve.

« Mais fais donc ce qu’il te plaît retourne chez tes chers amis je ne te retiens pas » il s’effaça, laissant apparaître la nudité d’une plaine verdoyante dans l’encadrement de la porte. Je m’avançai hors du dôme et fus frappé par la beauté du paysage, qui contrastait avec la morosité de l’architecture réprouvée. Les bâtiments du camp de la nouvelle-agamand s’érigeaient comme des tumeurs blafardes sur cette terre sauvage. La brume matinale se posait légèrement sur l’herbe, caressait chaque brin et semblait, perdu dans d’infinis volutes, danser sur la rosée. Au loin les troupeaux de mammouths paissaient paisiblement sur cette mer de nuages. Défiant l’horizon des dents d’argile et de grès constellées de conifères s’étiraient sur tout le panorama,. Le silence avait quelque chose de très inhabituel et il me fallu quelques minutes pour remarquer que je ne respirais plus, pourtant les relents d’herbe fraîche mêlées de putréfaction me parvenaient de temps à autre sans que je sache comment je pouvais les ressentir. Dans le même ordre d’idée je sentais le froid mais n’en ressentais aucune douleur, il ne s’agissait plus que d’une simple information, utile. Un frisson me parcourut quand je pris conscience que ma vie serait sans passions, il n’y aurait que des informations utiles jusqu’au moment ou je parviendrai a me débarrasser de mes geôliers, puis je quitterai cette non-vie.

Soudain une voix retenti au loin, appelant mon nom, et dès cet instant je sus que je me trompais ,les passions seraient encore terriblement présentes.

J’eus l’impression de contempler un fantôme, sa silhouette voûtée ne rendait pas honneur au corps jadis athlétique de ma sœur. Un visage pale et émacié s’imposait la ou régnait jadis la joie et la beauté, la difformité et la mort s’étaient substituées a l’harmonie et a la vie. C ‘était comme si un architecte dément avait décidé de corrompre méthodiquement tout ce qu’elle était, tout ce dont je me souvenais de Neriaa. Son regard restait miraculeusement inchangé, cette compassion et cette douceur avaient survécu, même le tombeau n’avait pu en venir à bout. J’aurais voulu pouvoir sourire.

« Est-ce possible ? Mon….. » elle laissa tomber les fioles qu’elle tenait, qui éclatèrent au sol dans un vacarme désagréable,écho de mes sentiments.

Il y avait tellement de choses à dire mais rien ne venait, la culpabilité revenait me ronger mais aussi la joie, le soulagement de la voir en vie et surtout le soulagement de pouvoir ressentir encore tout ça. Malgré ce qu’elle était devenu nous pourrions tout rattraper, nous pourrions construire autre chose. La peur insidieusement s’installa dans son regard, qui devint subitement lointain, en fait je compris rapidement qu’elle fixait la porte derrière moi et le cadavre encore tiède dans le laboratoire. Alors que je me retournai, elle s’engouffra dans la pièce, se jetant au chevet du corps. Je la vis s’affairant à réciter de puissantes incantations de résurrections, même si je savais bien sur que personne ne pouvait revenir après que je l’eusse….consommé,la voir ainsi me déchirait.

« Je savais, je savais que tu étudiais cet art, mais le voir a l’œuvre est vraiment troublant, le meurtre d’une âme est le plus grand péché contre la lumière, et pourtant je t’aime tant mon frère » dit elle en se jetant dans mes bras. Je m’écartai doucement de son étreinte

« Je…suis…si profondément désolé, pour tout pour…. » Les mots tous plus chargés de sens les uns que les autres s’étranglèrent dans ma gorge, tellement de choses……

Elle m’expliqua la situation, la horde avait réussi prendre facilement la vallée d’Alterac. Une défense efficace de Galvandar combinée à une bonne coordination dans la reprise des fortins avait mis à mal une Alliance pourtant supérieur en nombre mais dont le commandement était divisé et incertain. Les forces du Clan « Foudrepique »avaient apparemment déserté rapidement les lieux dans un grand désordre sans s’occuper de leurs blessés . Je fus étonné d’apprendre qu’elle ne m’avait pas découvert et qu’elle ignorait que j’étais ici, quelqu’un d’autre avait souhaité me garder en vie. Nous n’évoquions jamais le passé, je sentais bien ces regards lourds et fuyant, mais je souhaitais par dessus tout conserver ces moments vierges. Je ne pouvais supporter de ne pas rester en sa compagnie, la solitude dans ce corps était vraiment un fardeau insupportable. Le sommeil tel que je le connaissais ne faisait plus parti de ma vie, je mourrais chaque soir pour renaître de nouveau chaque matin. Il est difficile d’expliquer cette sensation mais il ne s’agissait pas de la douce fuite familière dans l’inconscience, je sentais mon esprit disparaître, et le froid de l’âme s’emparer de moi. Je ne rêvais plus.

Ainsi je devais accompagner ma sœur et l’aider dans les diverses tâches du quotidien, je rechignais à mettre à profit mes compétences qu’il s’agisse d’herboristerie, d’alchimie et plus encore dans le domaine martial. Je n’avais de liens qu’avec ma sœur j’évitais les autres membres de la horde. L’ombre de la traîtrise planait sur chacune de mes nouvelles activités, il fallait que je trouve une solution pour contacter l’alliance, je disposais d’une situation qui pouvait être fort utile. La nouvelle agamand n’avait plus de secrets pour moi, je connaissais l’emploi du temps de chaque garde et de chaque artisan, la sécurité ne poserait pas de problèmes à quelques hommes bien entraînés.

Je parvenais tant bien que mal à contenir la grande ennemie, j’essayais toujours de trouver un moment le soir pour aller chasser quelques furlbolgs mais malgré tout elle gagnait du terrain, chaque aube la découvrant plus forte que la veille. J’étais conscient du fait que contre elle je ne pourrai jamais être victorieux, cependant je pourrai peut-être la canaliser mais pour ça il fallait trouver des âmes puissantes, pour ça il fallait que les membres de la horde paient….

cela commençait a faire trop longtemps que j’étais dans ce village vrykul. Je levai la tête vers un ciel uniformément gris, il semblait peser sur moi de toute la masse du destin. Une grande lassitude me parcouru ; j’étais un traître. J’avais beaucoup de bonnes raisons pour justifier mon comportement, mais en fait je ne faisais que me leurrer, j’aurai du faire tout ce qui était en mon pouvoir pour me débarrasser du plus grand nombre possibles d’ennemis avant de me faire tuer, dans l’honneur. Au lieu de ça je m’étais persuadé que je pourrai faire un bon espion et j’accomplissais bon gré mal gré ce qu’on me disait de faire. Je n’avais pas encore revu l’étrange mort à la robe de toile qui m’avait accueilli dans cette non-vie mais je le soupçonnais de d’avoir un rôle important cette triste forteresse de la nouvelle-agamand.

Les voix gutturales d’un groupe de vrykuls me rappelèrent la raison de ma présence ici, la paume ouverte je me concentrai pour percevoir le monde à travers le voile. Un globe oculaire prit forme dans ma main , nébuleux et évanescent. Soudain je fus arraché de mon corps et acquerrai une vision trouble a travers l’œil de Kilrog. Dans un maelstrom de couleurs mon incarnation se rendit auprès des géants corrompus. Ils étaient trois,autour d’un foyer mourant ils semblaient discourir d’une matière importante. Près d’eux un chariot recouvert d’un linge de lin sale semblait être pris de soubresauts, Neriaa avait donc raison il y avait surement un être vivant pris au piège. Il ne me sera guère difficile de me débarrasser de brutes inattentives, je décidai d’invoquer ma succube Sezra, malgré sa gourmandise elle me serait fort utile dans cette situation. Une sphère noire bleutée se matérialisa progressivement pendant que je psalmodiais des vers impies.

Deux mains griffues déchirèrent la membrane visqueuse de l’oeuf démoniaque et une créature féminine ruisselant de sang s’en éxtirpa en gémissant ; elle se lécha les doigts en lançant un regard plein de convoitise en direction des vrykuls. Silencieusement je m’approchai des trois créatures, toujours dans une âpre discussion, puis les choses se déroulèrent très vite. Alors que j’incantais instinctivement un sort de peur Sezra s’élança vers le vrykul le plus proche puis l’invita de l’index avant de le fixer du regard ; le laissant figé sur place la bouche entrouverte, un filet de bave dégoulinant sur son corps crasseux. La brute juste à sa gauche fut pris d’une peur violente, son visage se décomposa puis il se mit à fuir en trébuchant. Il ne restait qu’une seule cible, il se jeta sur moi mais une bonne quinzaine de mètres me séparait de lui, ce qui me permit de d’incanter une plaie d’agonie suivie de l’immolation. Il eut à peine le temps d’arriver sur moi que la main de Gul’dan s’abattit sur lui laissant un pantin démembré au sol. Immédiatement j’eu le réflexe d’incanter la même séquence sur le vrykul apeuré qui ne se remit de son éffroi que pour succomber. Je m’approchai du dernier natif, toujours figé dans une contemplation béate. J’accomplis lentement le signe interdit, je savourais déjà le repas à venir, puis avec la même application j’approchai la paume de la main de son visage. Une lueur violacée que je connaissais bien émergea de son corps, quand elle effleura ma main j’eu du mal à rester conscient. Mon corps fut pris de tremblements, je vécu l’intensité du repas comme jamais auparavant, alors que ses souvenirs de batailles sanglantes et de rituels impies noyaient ma conscience je sentais sa force vitale me renforcer, investir toute mon âme. Plus rien n’existait autour de moi, ne restait que le plaisir, ne restait que le repas, au fur et a mesure du processus le plaisir s’intensifiait, si bien que je n’étais plus vraiment conscient quand la dépouille vidé de toute substance s’écrasa lourdement au sol.

Les applaudissements d’une personne seule me surprirent alors que je reprenais mes esprits.

« Bravo, quel beau combat, faire partie des nôtres t’as rendu encore plus fort » dit le mort a la robe de toile, me gratifiant de son sourire lugubre.

« Toi ! » dis-je, courroucé par la présence de ce qui était devenu le symbole de ma trahison

« Oui , moi, je sais merci » dit-il en me toisant d’un regard en coin.

« Je t’ai observé tout ce temps et je vois que tu t’adaptes plutôt bien a ta nouvelle condition , tu étais venu dans ce village pour capturer un vrykul dangereux mais il semblerait qu’il y ait eu une erreur » avant que je ne m’aperçoive de quoi que ce soit il s’était approché du chariot et d’un geste presque imperceptible enleva la couverture de lin.

Je reconnu tout de suite le lieutenant Dorian Inirion, malgré une silhouette décharnée et un teint blafard. Le prisonnier misérable qui se tenait la avait été le le capitaine du donjon de la garde de l’ouest. Son visage dur et anguleux conservait tout son aplomb malgré la situation, il fit un effort pour se redresser, et tant bien que mal se tint devant nous chancelant. Seule sa volonté de fer le maintenait debout, il me fixa quelques secondes puis détourna le regard. Le réprouvé coupa les liens du soldat et lui ôta son bâillon.

« Je sais que tu connais le prisonnier » les quelques secondes de silences qui s’en suivirent étaient lourdes de sens.

« Tu vas donc tuer cet homme » dit calmement le non-vivant.

Je réalisai soudain que je n’avais pas le choix, soit je confirmai ma traîtrise ici et maintenant, de la plus immonde façon qui plus est, soit je tentai quelque chose. Je pouvais bien sur tenter quelque chose pour sauver l’humain mais la dernière fois que je me suis confronté au réprouvé, mon impuissance fut patente. Étais-je réellement prêt a affronter ma fin ? J’avais passé ces dernières semaines a pester contre mon état mais se séparer de nouveau de ma sœur….Je tachai de rester impassible mais mon visage fut parcouru d’un léger tressaillement. Dorian dut sentir ce frémissement dans ma volonté et avant que je réagisse se jeta sur moi. Il était très faible et je pu facilement retourner la situation et le maintenir au sol.

« vas-y je sais que je suis mort de toute manière, tu me rendra service scélerat !! »  hurla le lieutenant. Paradoxalement j’éprouvais un calme certain, j’avais déjà franchis la limite une fois, dès lors chaque meurtre devenait plus facile, les remords étaient moins douloureux et la conscience moins lourde. Je senti un légère pression sur mon flanc gauche, puis je vis le regard du soldat et compris aussitôt.

« Pardonnez moi… » dis je calmement, puis d’un geste assuré je lui enfonçai ma dague en plein cœur, sa mort fut instantané. Je n’affrontai pas son regard lors du moment fatidique, bien conscient de ma félonie grandissante, mais je n’avais pas eu le choix. Quelques soient les excuses que je m’étais trouvé j’avais fini par trahir ma patrie, mes semblables.

Lorsque je fus debout, le mort me regarda longuement. Je levai la tête et le fixai à mon tour.

« êtes vous satisfait ? » demandais-je a mi voix

Avec un sourire cordial il me prit dans ses bras

« Tu es maintenant un membre de la horde , Yysh »

J’avais pris la bonne décision, cet acte était justifié me dis-je en tapotant le parchemin caché dans un repli de ma robe sale.

Même avec une perception accrue de la lumière, la vacillante lueur de la bougie suffisait a peine a déchiffrer les caractères griffonnés sur le parchemin. Alors que la nuit avançait je m’étonnais de plus en plus du mode de cryptage utilisé. Ce code arcanique datait de plusieurs années, alors bien sur il avait été modifié et quelques détails m’échappaient, cependant il conservait de nombreux archaïsmes il était vraiment dangereux d’utiliser un système aussi vétuste, il suffisait d’un prisonnier bien informé pour rendre caduque les gardes-fous. Le SI-7 devait penser que la horde était une bande de pillards inorganisée ce qui était, je le remarquais jour après jour, une grossière erreur. Le document, rédigé comme si on s’était contenté de jeter en vrac les informations les unes sur les autres, prévoyait une attaque à grande échelle sur le fjord hurlant.

Les renseignements de la grande alliance étaient toutefois erronés, en l’état ils sous-estimaient grandement les forces de la horde et surtout n’avaient aucune idée sur le lieu exact ou se situait le gros de leur armée. Le rédacteur avait eu l’intelligence de ne pas détailler les forces de l’alliance, ni la date exacte de l’attaque. Je restais très circonspect quand à l’éxactitude de ces informations, après tout il s’agissait peut-être de désinformation. Mais quand je repensais a la mort de l’officier Inirion ces soupçons furent balayés, jamais l’alliance ne sacrifierait un officier compétent simplement pour tromper la horde.

Le parchemin se terminait sur une étrange note poétique, dans le plus pur style classique, il était bien sur évident que ceci était un code mais jamais le si7 n’avait utilisé de poèmes tryptiques pour communiquer, je jugeai pertinent de reproduire ces vers.

Au repos du héraut du jour né

où naissent les grises dalles damnés

rêve le cœur depuis tant d’années

trois coups discrets retentirent, Neriaa était en avance ce matin ou alors il était plus tard que je ne le pensais. Je décidai de garder le document sur moi alors que j’allais ouvrir à ma sœur. L’aube n’était encore qu’une pale promesse, la silhouette spectrale de la prêtresse se confondant avec les ombres de la nuit. Aujourd’hui je devais continuer a enseigner les rudiments de l’herboristerie a Neriaa, elle progressait très vite et bientôt nous passerions a l’alchimie. J’étais d’ailleurs étonné que personne auparavant ne lui ai enseigné cette science pourtant très bien maîtrisée par les cadavres qui marchent.

« alors mon frere ! Ésperons que cette journée soit aussi prolifique qu’hier, j’ai passé une bonne partie de la nuit a étiqueter et à trier ce que nous avons récolté hier, dit ma sœur d’une voix joyeuse mais qui avec le timbre propre aux réprouvés resonnait étrangement.

-oui, nous allons aller un peu plus loin cette fois j’aimerai te montrer d’autres spécimens » Je comptais bien déchiffrer cet étrange poème et quelque chose me disait qu’il s’agissait d’un lieu dans le fjord hurlant. Je prétextai avoir besoin de me passer un peu d’eau afin de réfléchir quelques minutes à ce que j’allais lui dire, nous n’avions encore rien évoqué et il allait bien falloir le faire si je devais lui parler de mes plans. Nous nous mimes à marcher en silence dans la cité déserte de la nouvelle-agamand.

« Tu sais je ne resterai pas ici pour toujours, dis je le plus calmement possible

-je sais

-cet endroit ne sera jamais mon foyer, jamais je ne pourrai….

-il le faudra bien ! dit elle avec une pointe d’agressivité, l’alliance ne voudra plus jamais de toi, pour eux tu es un monstre quel que soit ton comportement tu restera une bête devant être éliminé.

Une rafale violente rabattit ses cheveux sur son visage, pendant qu’elle restait tête basse, le regard indéfinissable

-ce jour la j’étais la, j’étais au courant, si j’étais….

Elle s’arreta net et leva le visage vers moi, une grande colère envahit et déforma ses traits

-comment as tu pu ? Tu étais ce que je cherrissais le plus au monde, j’ai demandé ton aide, alors que les gardes m’emmenaient j’ai supplié pour ton aide, jusqu’à la fin j’ai cru que tu allais venir ! »

Je vivais un cauchemar éveillé mes pires craintes prenaient corps, bien que je n’eusse plus besoin de respirer j’eus l’impression d’étouffer, le monde autour de moi me semblait si insignifiant et plus rien n’avait de sens .

La silhouette de ma propre sœur me fuyant m’arrachait tout ce qui avait de l’importance à mes yeux, puis je ressenti une colère terrible, non pas envers moi mais envers ces larmes qui ne viendraient jamais.

La solitude était devenu ma plus intime compagne, son ombre m’enlaçait de sa froide étreinte de l’aube au crépuscule, me rappelant mes erreurs. Le seul expédient qu’il me restait était la grande ennemie, je lui concédais la victoire de plus en plus souvent, j’en connaissais bien sur les risques mais qu’avais-je à perdre ? Depuis l’incident je n’avais pas revu Neriaa je ne l’avais que croisé, mais jamais son regard. Ce moment n’aurait pas pu plus mal se passer, mais qu’aurais -je pu espérer de mieux, ce qui se déroulait était en fait évident depuis le début. Il avait été stupide de croire qu’elle aurait pu pardonner telle félonie, j’aurais pu simplement continuer à vivre dans le mensonge mais je n’avais pas pu ; il avait fallu que je lui dise.

Mes compétences d’alchimiste étaient un véritable atout pour moi, mes longues errances solitaires à la recherches d’herbes rares me permettaient de mettre mon plan à exécution, ce sera le dernier acte d’une parodie de vie pitoyable. Je ne pourrai pas approcher des gardes sans qu’ils ne m’attaquent immédiatement, c’est ce que je ferai moi-même, non ma seule option était de capturer un garde de lui transmettre des informations facilement vérifiable puis le relâcher, pour espérer qu’ensuite je pourrai devenir une source de renseignement pendant quelques temps avant la fin. Il restait le problème du poème, je n’en avais acquis que partiellement le sens, le « heraut du jour né » faisait certainement référence au soleil et son repos devait donc signifier l’ouest. Les deux autres vers restaient énigmatiques mais si je parvenais à établir la communication j’aurai certainement des réponses.

Pour la première fois depuis ma mort je devais retourner en Azeroth, dans une ville que je n’avais encore jamais vu de mes propres yeux mais dont je connaissais la sinistre réputation : Fossoyeuse, la cité des damnés. Il fallut presque une journée de voyage dans un zeppelin à la fiabilité discutable pour arriver en vue de la plaine de Tirisfal, l’air était lourd et chargé de miasmes indéfinissables. Bien qu’il soit l’heure du déjeuner c’est dans la pénombre que la ctié de Lordaeron apparut a l’horizon, au gré de notre approche l’écho de sa gloire passée résonnait dans cette architecture grandiose, hymne au génie humain. La tour des zeppelins baignait une brume saumâtre permanente, il éxhalait de l’air le même étrange fumet qu’a la nouvelle-agamand, tout ceci ne pouvait être que l’œuvre du fléau et en tant que tel tout devait disparaître.

Réprouvés ou créatures du roi-liche partageaient le même vice essentiel, ce qui est mort doit le rester.

Ma cargaison était constituée de d’une dizaine de caisses de plantes rares, on m’avait fourni un chariot ainsi que deux chevaux, mort eux aussi. Heureusement j’étais seul, on m’avait proposé de l’aide mais j’avais prétexté qu’il serait plus discret que je sois seul. Un contact devait me retrouver à la descente du zeppelin, bien que je n’eusse aucune information sur lui. Je fis descendre tant bien que mal ma cargaison au bas de la tour quand je tombai nez à nez avec une personne pour le moins étonnante. L’homme avait les caractéristiques des elfes de sang mais présentait une physionomie différente de la plupart de ses congénères, de taille moyenne il souffrait d’un embonpoint certain. Son visage rond surmontait un double menton, et ses cheveux blonds mi-longs étaient tirés en arrière mettant en valeur un front volumineux. Il portait une robe rouge vif décorée ça et la par des entrelacs magenta, jaune et orange. Des bagues ornées de pierres précieuses enserraient ses doigts boudinées. Ses yeux vifs créaient un contraste saisissant avec le reste de son corps. Il s’approcha de moi avec un sourire affable et me gratifia d’un bref salut, je remarquai à son approche que sa peau était parcourue de nombreuses cicatrices.

“Erghinal Kol’asan, maître alchimiste et dirigeant de la maison kol’asan, pour vous servir”

Il avait suffit de la faiblesse d’un seul homme pour détruire tout un royaume. De grotesques oripeaux recouvraient les dignes remparts de la cité , comme autant de linceuls sur le royaume de Lordaeron, Jadis joyau de l’humanité. Plus nous devenions intimes avec elle plus ses blessures semblaient vives et douloureuses, les murs autrefois solides étaient éventrés et recouverts de moisissures. Les craquelures envahissaient la forteresse malade et menaçaient de la faire sombrer. La cour intérieure n’était plus qu’un jardin d’ombres et de bruits lugubres , les arbres décharnés agitant leurs branches tel des spectres pantomimes. Dans la salle du trône on percevait encore les reliquats de toute la puissance qui avait siégé ici, mais aussi de tout le sang qui avait été versé….

« ça ne fait pas longtemps je présume ? » la voix de mon compagnon me tira de ma torpeur

« Il n’y a pas de place pour moi ici

-tout peut avoir sa place en ce monde, il suffit de bien chercher. Et s’il s’avère que vous ne la trouvez vraiment pas, poussez quelqu’un de sa chaise ou mieux attendez qu’il se lève » la voix d’erghinal présentait d’étranges variations de tonalité, comme si il fut été encore un tout jeune homme. Je ne savais pas ce qui est arrivé a cet elfe mais la magie n’avait pas du y être étrangère.

Derrière le trône poussiéreux une cavité s’engouffrait dans l’ombre, le grand appareil très régulier de la cité faisait place abruptement a un appareil plus irrégulier et de tout venant. L’odeur de la mort qui n’était jusqu’alors qu’une présence fantomatique prenait ici de l’ampleur, les parfums âcres de la distillerie qui épousaient ce fumet recréaient une ambiance qui était tragiquement devenu celle de mon foyer . La cavité, large comme trois hommes, descendait en pente douce, des torches pales éclairant faiblement notre chemin jusqu’à une porte ouvragée. Les deux battant offraient un spectacle hypnotique, elles semblaient recouvertes de peau humaine, traitée et tannée. Ça et la des visages horrifiés émergeaient, nous fixant de leurs orbites vides, on pouvait encore ressentir la peur et le désespoir sur ces traits déformés. Je ne pouvais plus détourner le regard et avant que je ne puisse dire un mot les lourds battant pivotèrent dans un grincement sinistre. Nous pénétrâmes une pièce ronde recouverte d’un sol verdâtre d’une matière indéfinissable, au bout de quelques secondes la porte se referma et le son lourd d’un mécanisme se fit entendre, nous descendions dans la cité de Fossoyeuse. Le long de cette interminable périple je remarquai le sourire narquois de mon compagnon.

« La première visite est toujours la plus exaltante, vous verrez les miracles que peut accomplir l’alchimie quand elle se libère de certaines contraintes, il est même possible de ne plus avoir recours a la magie du tout, mais je vous expliquerai tout ceci en temps et en heure.

Une secousse et un bruit sourd. Une porte de pierre s’ouvrit dans un vacarme assourdissant et la cité des morts s’offrait à mon regard.

Rien n’aurait pu me préparer a ce qui allait se dévoiler, cette ville ne pouvait pas éxister. Ceux qui devaient connaître le repos marchaient par dizaines dans une pénombre salvatrice. Les points stratégiques étaient gardés par d’énormes abominations, créatures improbables aux entrailles éventés elles semblaient être constituées de plusieurs organismes cousus ensemble. Des ruisseaux verdâtres couraient dans la cité, constituant la principale source de lumière, ils donnaient une teinte particulière a tout ce qui se présentait à moi renforçant le cauchemardesque de la situation. Cependant la vie suivait son court, diverses commerces attiraient les foules de cadavres mais aussi d’autres créatures, elfes de sang, orques et trolls. Nous suivions un long chemin dallé courbe, la ville semblait s’organiser en un vaste cercle. Quatre quartiers principaux constituaient l’ossature de Fossoyeuse, et alors que les parfums acides alchimiques se rapprochaient nous croisions de plus en plus de monde.

« Nous arrivons bientôt, ne vous avais-je pas dit que cette ville serait exaltante ? Tout ici tient du miracle, le scientifique curieux que je suis ne peut être qu’émerveillé par tant de mystères et je suis sur que vous aussi, à terme, vous serez conquis » me dit il jovial.

« Je ne partage pas votre enthousiasme » dis je froidement. Il fallait que je veille à mesurer mes propos j’étais officiellement membre de la horde à présent.

« Ha nous y sommes, votre cargaison arrivera bientôt. »

Autour de nous un myriade d’alambics étaient dressés dans un chaos apparent au sein d’une grande pièce rectangulaire, un peu plus loin une abside circulaire servait pour l’entreposage des diverses plantes, la collection semblait tout de même valoir la peine de s’y intéresser.

« Je vous présente mon laboratoire ! » dit Erghinal levant les bras, dans un geste grandiloquent de triomphe

« c’est ici que , depuis maintenant presque dix ans, je travaille a ce qui sera une véritable révolution ; la disparition de la magie ! Pourquoi seulement quelques êtres élus seraient autorisé à se servir des pouvoirs des arcanes ? Grâce a la force de l’alchimie il suffira d’un élixir pour se retrouver avec des armées de mages et de démonistes. » Tout en parlant il faisait de grands gestes théâtraux, je ne savais pas sil il fallait ou non le prendre au sérieux. Quoi qu’il en soit cette perspective était suffisamment effrayante pour essayer d’en savoir plus.

« Vous n’êtes pas sérieux ? » demandais-je

« Mes formules ne sont pas totalement au point, et les effets secondaires…… » dit il sombrement

Je devais absolument en informer l’alliance, si une telle chose venait à se produire, les forces de la horde pourraient bénéficier d’un avantage certains. D’après ses longues et parfois incohérentes explications un minerai dont la source demeurait secrète permettrait de stocker certaines essences de sorts, en fait cela fonctionnait un peu à la manière d’une pierre d’âme, le sort était emprisonné dans la pierre puis par distillation nous pouvions en extraire la quintessence.

«Tout ceci est fascinant, vous aviez raison, mais ce voyage m’a fatigué, puis -je me retirer dans une auberge ? »  demandait-je

« Vous n’y pensez pas ! vous avez vos propres appartements voyons ! sortez et c’est a votre droite a trente pas environs, c’est quelque peu délabré mais vous y percevrez un certain charme rustique, si tant est que vous y êtes sensible » puis il se désintéressa de moi sans un mot plongeant vers son bureau.

Je me dirigeai donc vers les lieux qui m’étaient alloué avec un certain soulagement, je pourrai aller et venir librement pendant les quelques temps de mon séjour ici ; j’agirai cette nuit.

Je redoutais ce moment, je mettais tout en œuvre afin de l’éviter mais je savais qu’il était inexorable. Seul et perclu par l’ennui mes pensées revinrent à ma sœur, à ma situation paradoxale et aux parents qu’il me restait. Il était miraculeux que la folie ne se fut pas emparé de mon esprit. j’avais perdu la seule famille que les démons n’effrayaient pas, les autres s’étant progressivement désintéressés de moi. A leurs yeux l’art sombre était nécessaire, ils respectaient ma force et l’abnégation dont j’avais du faire preuve afin de maîtriser les forces de Sargeras. Mais je leur faisais peur, ils n’avaient jamais réellement cru que l’homme puisse dominer les créatures d’au delà du voile sans y laisser une part d’eux même, sans se laisser corrompre par les sbires de la Légion ardente. Pouvais-je leur donner tort ? Seulement en partie, la faim qui me consumait prenait un peu plus de moi-même à chaque fois que je m’y adonnais, j’en avais parfaitement conscience. J’avais toujours cru pouvoir la maîtriser mais il était évident que depuis l’incident avec ma sœur j’avais perdu le contrôle. Je me sentais glisser lentement, tout ce à quoi je me raccrochais s’émoussait et perdait de sa valeur. La perte de Neriaa était irrévocable, les jours passaient mais la sensation de vide persistait et devenait même de plus en plus lourde à mesure que mes plans se délayaient dans cette mascarade et cette félonie. Je tâchai de chasser ces idées de mon esprit pour revenir à ce qui était important, finalement il y avait encore quelque chose d’important. La situation commençait à devenir plus claire, les expériences d’Erghinal étaient sans doute liées a ce lieu mystérieux décrit dans le poème. L’alliance avait mis le doigt sur quelque chose, et mon objectif était de leur permettre de faire le lien mais pour ça il fallait qu’ils me fassent confiance à nouveau, qu’ils fassent confiance a un monstre. Il restait une énigme, et non des moindres, parfaitement insoluble ; qui avait voulu que je revienne à la vie ?

Perdu dans mes pensée je n’avais pas remarqué que la clameur de la ville s’était progressivement faite rumeur puis murmure. J’enfilai la longue robe noire encapuchonnée que j’avais prévu pour l’occasion et sorti le plus furtivement possible de mes appartements. La lumière du jour ne pénétrait pas dans la ville si bien qu’elle était plongée en permanence dans une pénombre verdâtre. J’avais repéré un lieu a l’écart, le trajet ne me rapprochant jamais des gardes. Même si je pouvais sortir à ma guise il était préférable de rester discret. J’avais pris soin de préparer un portail dans la plaine de Tirisfal. Je murmurai quelques mots et des griffes déchirèrent le voile de la réalité, un iris noir se forma progressivement, et des volutes de fumée s’échappèrent du néant avant de prendre la forme d’un portail démoniaque.

Tirisfal était un lieu effroyable, la végétation éparse était en grande partie contaminée par la peste réprouvé, la lande était envahie par de monstrueuse machines crachant et éructant des vapeurs acres,et  sa faune déjà condamné a partager mon calvaire . Voici ce qui attendait tout le royaume de l’est si la horde l’emportait sur l’alliance. Il ne me fallu que quelques minutes pour rejoindre les abords de la ville d’ « Austerivage ». La sécurité n’était pas très renforcé, le Moulin de Tarren n’étant plus, comme lors de mes jeunes années, un lieu stratégique. Pendant quelques minutes j’observais cette petite ville de campagne et fus frappé de nostalgie, c’était la première fois depuis des mois que je revoyais mes terres, et c’était en ennemi.

La peur était devenue un allié naturel au fur et à mesure de ma progression dans la voie du démoniste. J’en avais saisie toutes les subtilités et je pouvais modeler le sort de l’effroi a l’envie. De la terreur panique à la crainte mineure( difficilement identifiable par le sujet), chaque degré induisait un comportement différent et avec un peu de pratique, il était possible de manipuler subtilement de nombreuses races. Il suffisait que ce jeune garde ait peur de passer pour un couard auprès de son supérieur pour l’encourager à s’aventurer seul dans l’ombre……

Il me fallut un peu de concentration et quelques minutes pour analyser ses peurs, les modifier, et en tirer parti. Progressivement j’accédais à tout ce qu’il craignait, j’agissais de la plus délicate des manières, le moindre soupçon pouvant lui faire appeler du renfort ou le faire fuir. Ce qu’il redoutait plus que tout était de rester ici, dans cette petite ville sans importance alors que la gloire des avant postes de la Couronne de glace lui échapperait. Il devait montrer à tout le monde qu’il valait mieux que ça ! Il avait entendu un petit bruit suspect derrière ce talus, c’était l’occasion ou jamais ! Pris d’une hardiesse qui l’étonnait il s’élança vers moi, me dépassant sans me remarquer. Il était grand et filiforme, son armure un peu trop ample lui donnait une démarche mal assurée. Il ne portait pas de casque et ses cheveux noirs mi-long étaient attachés en une queue de cheval.

« écoute moi bien je ne répéterai pas » dis-je froidement tout en maintenant un effroi léger sur le jeune homme

-quoi ? Que…qui parle ? Dit-il regardant frénétiquement autour de lui

-La horde prépare quelque chose de très grand, les soupçons concernant le fjord hurlant sont justifiés. Il ne faut pas attaquer maintenant, ce serait un désastre. Je vous recontacterai pour vous donner plus de détails quand j’en aurai, prends ce parchemin afin de prouver tes dire à tes supérieurs » Je lançai le parchemin au sol, il le ramassa prudemment

« Mais enfin qui es tu ? Montres toi ! Comment puis-je faire confiance en tes informations ?

-tu ne peux pas… et pour ce qui est de mon nom……dis leur que Famine est un ami de Hurlevent »

Silencieusement je fis monter l’angoisse d’un cran et le soldat déguerpit sans demander son reste. cette première étape franchie, je ressenti un grand soulagement. Maintenant j’étais officiellement un espion. Le retour a Fossoyeuse se fit dans une atmosphère particulière, malgré mon enthousiasme je craignais de dévoiler mon double jeu si je ne donnais pas de preuves supplémentaires de mon allégeance ; pour écarter tout doute à mon sujet il fallait que je participe à une opération d’importance. Alors que mon esprit était perdu dans ces considérations je cru entendre une voix m’apostropher. Elle paraissait très distante, souterraine, mais persistante. Je ne la reconnu pas tout de suite mais alors que celle ci devenait plus proche et claire l’impossible se produisit ; Neriaa était ici dans la plaine de Tirisfal. Elle se tenait quelques mètres derrière moi, son corps décharné enveloppé dans une robe noire en lambeaux.

« Tu ne pourras jamais retourner parmis eux ,dit elle pensivement, le regard perdu dans la nuit

-Que……..que fais tu la? M’as tu pardonné ?

-Si je t’ai pardonné ?……..je n’en sais rien, et je pense que je ne le saurai jamais, par contre toi tu ne t’es rien pardonné j’en ai la certitude

-Comment le pourrais-je ? Je t’ai livré. Mais si je ne l’avais pas fait je serai devenu un traître……..A l’époque il n’existait pas de bonne décision.

-Et tu vas encore tout donner pour cette stupide loyauté ? Tu sais ce qu’ils font aux monstres comme nous ?

-Je n’ai pas envie de continuer comme ça, je préfère la mort. »

Le vent semblait jouer avec la robe et les cheveux de Neriaa tel un enfant capricieux alors qu’elle s’approchait de moi. D’une main maigre et noueuse, elle effleura doucement ma capuche ; la tête penchée sur le coté, son regard a la fois tendre et triste, a jamais aride de larmes, suffit à me faire douter. Je baissai les yeux sur les touffes d’herbes malades et soufflai

« Quoi qu’il en soit, ce qu’ils préparent est trop dangereux, personne ne devrait pouvoir songer à manipuler la magie de manière si massive ; rien n’est jamais gratuit

-Si tel est ton choix, je ne pourrais rien pour toi…..la horde est prête à t’accueillir pourtant, tu pourrais refaire ta vie, lui redonner un sens. Ta loyauté n’a pas pesé lourd quand ils ont décidé de t’abandonner agonisant dans une grotte gelée….. »

Au fond de moi je savais qu’il était impossible de me venir en aide lors de cette cuisante défaite, mais je crois que j’en voulais secrètement aux forces de l’alliance d’avoir joué un rôle dans ma tragédie. Cependant le principal responsable restait mystérieux, qui donc avait bien pu convaincre les réprouvés de m’adouber dans leur sinistre confrérie, Neriaa m’avait bien assuré qu’il ne s’agissait pas d’elle mais je commençais à douter, les émotions pouvaient nous faire prendre de bien fâcheuses décisions. Je devais en avoir le cœur net . quand je levai les yeux je ne vis que sa silhouette s’éloignant de moi, épousant la nuit un peu plus à chaque pas. Je l’appelai mais elle ne semblait plus m’entendre. Cette rencontre remit en question toute ma stratégie, je n’étais pas aussi discret que je le pensais si Neriaa avait pu me suivre, il fallait que je redouble de prudence. J’aurais aimé pouvoir lui en dire un peu plus et lui expliquer plus profondément mes raisons mais je m’aperçus que je n’avais aucun moyen de la contacter.

Lorsque Fossoyeuse apparut a l’horizon j’eus la certitude qu’elle me révélerait tous ses secrets.

Erghinal était un être fascinant, prêt à se mettre en danger pour éprouver ses théories, ce que prouvait son corps boursouflé et contrit de cicatrices. D’une grande pureté spirituelle seul importait pour lui la recherche, la quête éperdue de la compréhension. Les processus naturels semblaient perdre toute pudeur sous son regard inquisiteur, comme si par sa seule volonté il pouvait imposer l’ordre au chaos et créer des relations de cause à effet extrêmement subtiles. Il comprenait les lois de l’alchimie presque instinctivement, synthétisant de complexes cheminements de pensée d’un élégant pas de danse intellectuel. Dans d’autres circonstances nous aurions pu être amis.

Cinq jours avaient passé depuis ma prise de contact avec l’alliance, je devais leur fournir de plus amples informations dans deux jours a la troisième heure de la nuit, ce qui était assez problématique car je n’avais eu que peu de renseignements supplémentaires. Erghinal travaillait nuit et jour, et moi même je croulais sous le labeur, ne me laissant que peu de temps libre ; temps libre qui devait,qui plus est, être employé a apprivoiser la grande ennemie. Les pluies incessantes de ce sixième jour furent une aubaine pour moi, en effet des vapeurs toxiques stagnaient en permanence dans le ciel de Tirisfal rendant dangereux le moindre séjour a l’extérieur. Je pu alors participer au travail de mon collègue et ainsi dégager un peu de temps pour engranger des informations ; et accessoirement mieux connaître mon hôte. C’est vers la mi journée que le travail fut fini, je demandai alors a Erghinal de me faire visiter la cité plus scrupuleusement, prétextant l’écriture d’un traité de géographie. En fait je ne pensais pas qu’il y eu beaucoup de choses intéressantes pour moi à Fossoyeuse mais je voulais passer un moment avec l’elfe de sang et en savoir plus sur le projet farfelu dont il était sans doute à l’origine. Nous errions depuis presque une heure dans le dédale de la ville quand je me décidai a orienter la conversation.

« Grace à votre travail la guerre risque de se terminer assez rapidement……une armée de manipulateurs des arcanes….qu’en pensent les dirigeant de la horde ? Est ce officiel ? Demandais je avec un sourire feint

-Et bien en fait….c’est un problème, mon projet n’est pas pris très au sérieux. Il ralentit le pas, me regarda quelques secondes l’air songeur puis ajouta, je ne suis toujours pas sur de l’emplacement exact du minerai dont nous aurions besoin, pour l’instant nous n’avons que quelques fragments, ce qui n’est pas suffisant……

-Peut être pourrais-je vous aider, que sait on sur la source ? A l’instant ou j’eu fini ma question j’eu l’impression d’avoir été un peu trop direct, il fallait espérer qu’Erghinal ne soit pas aussi doué pour sonder les esprits que pour écrire des formules alchimiques.

-La nature de ma source pose justement problème, même si un précèdent poème nous avait guidé pour les fragments de minerai que nous avons deja. Il s’agit d’un poème triptyque classique

il est écrit dans la vieille langue de Lordaeron mais si ça vous interresse j’ai adapté le texte.

-Oui pourquoi pas dis-je, cette fois ci mon sourire n’était pas feint, j’approchais enfin du but…..

âmes anciennes, race fière et banni.

Au sein des embruns, domaine honni

pierres de mémoires par la mort unie

Au repos du héraut du jour né

où naissent les grises dalles damnés

rêve le cœur depuis tant d’années

engeance d’arcane ta force attend

de la moisson de l’impénitent

la renaissance au delà du temps

Les vers énigmatiques dont j’étais entré en possession au prix de la vie du capitaine Inirion résonnèrent d’un sens nouveau. Le poème en lui même souffrait de nombreuses errances stylistiques dues à l’adaptation d’Erghinal, cependant le message restait limpide ; il nous donnait la localisation tant attendue. À mesure que je percevais les enjeux d’une telle découverte je remarquai qu’il s’était produit une chose étrange en moi. En effet lentement et insidieusement une idée avait germé sans que je m’en rende compte et avait étendu ses racines jour après jour ; peut être que l’alliance ne devrait pas non plus avoir ce pouvoir, peut être que sa sagesse n’était pas aussi grande que je l’avais toujours pensé. Je frémi à l’idée d’une telle pensée cependant la froide logique s’imposait, dès que mes compatriotes seraient au courant d’un tel phénomène ils essaieraient a leur tour cette folle entreprise de domptage des arcanes. Dans quelques heures maintenant je rencontrerai l’émissaire humain et je devais décider de ce que j’allai lui révéler, avec l’intuition que quelque chose de grand allait se jouer.

L’histoire que m’avait révélé Erghinal était tragique et fondamentalement symptomatique de la condition mortelle. Alors que la magie était balbutiante dans le royaume de Lordaeron un conclave déjà au fait de sa puissance trouva un moyen d’augmenter considérablement son pouvoir. Par des moyens à la fois magiques et alchimiques ils élaborèrent une technique permettant d’infuser une part d’eux même dans la pierre. La puissance perdue se régénérait naturellement mais la parcelle d’âme investie était perdue à jamais, érodant chaque jour un peu plus leurs émotions. Alors que le froid gagnait progressivement leur cœur ils devinrent de plus en plus puissant et craint, connu sous le nom de conseil de granit. Au faît de leur gloire ils avaient élu domicile sous la surface des océans dans un royaume labyrinthique, à l’écart des humains qui les craignaient et les enviaient. Il ne restait plus grand chose de leur âme qui s’était érodé sous l’action de la magie comme une falaise de grès sous l’action de la mer. Guidé par leur soif de pouvoir ils tentèrent un dernier rituel, la création de puissant avatars de pierre oû disparaîtraient leurs derniers soupçons d’humanité. Mais il se passa quelque chose qu’ils n’avaient pas prévu, débarrassé des vestiges de leur humanité il ne restait plus rien d’eux et ils perdirent toute conscience devenant colosses de grès et de granit, muette parabole ironique.

Leur histoire me toucha moins que je l’aurai voulu, n’étais je pas aussi en train de disparaître pour la gloire de la grande ennemie ?

Je n’étais pas retourné dans Sombrecomté depuis très longtemps mais rien n’avait changé. Cette sensation de malaise indéfinissable restait chevillée au corps dés l’orée de ces bois, toutes les tentatives de colonisation n’y faisant rien. On avait cette impression diffuse que la forêt elle même luttait pour conserver la pureté de son écosystème, voyant d’un œil inquiet l’homme et tout le tumulte qui le suivait comme une ombre.

Le choix du lieu de la rencontre me donnait déjà quelques bribes d’informations sur mes futurs interlocuteurs. J’étais totalement à leur merci et je devais avoir en eux une confiance totale, de plus un rendez-vous dans un endroit aussi excentré pouvait avoir deux significations, soit ils n’accordaient que peu d’importance à mes informations soit ils voulaient que je le pense. Je leur avais donné suffisamment de renseignements précis et capitaux pour qu’ils aient une relative confiance en moi, ce dont dépendait mon plan. Tout était maintenant en place, inlassablement j’étudiais chaque détail, chaque élément chronologique et chaque variation possible. Le seul véritable élément sur lequel je n’avais aucune prise serait la décision de ce jour, les miens allaient ils faire confiance à un monstre ?

Je devais voir les émissaires du SI7 sur la colline aux corbeaux, je fis tout de même un détour par Sombrecomté. Le ciel nocturne donnait à cette forêt un air encore plus étrange et je me rendis compte que je ne verrai peut plus jamais mes terres en plein jour, j’étais condamné à ne contempler que l’ombre de la civilisation qui m’a vu naître. De minces voiles émeraudes et turquoises nimbaient ces bois mystérieux, dissimulant le village de Sombrecomté et son architecture anguleuse qui dans ce contexte exhibait toute sa gaucherie. Je rôdai aux abords du village quelques minutes, puis je souris à l’idée que j’étais presque devenu un fantôme, âme tourmentée et nostalgique dont la place n’était plus parmi les vivants.

Mon pas me mena rapidement à la colline aux corbeaux. Ce lieu autrefois infesté de morts-vivants semblait maintenant paisible et serein. Les pierres tombales étaient disposées en bon ordre, la mort était rationalisée, presque maîtrisée. Les indigents n’y avaient pas leur place tandis que les opulents continuaient leur règne parmi les tombes dans une sinistre parodie sociale.

Les échos d’une cavalcade me parvinrent de l’est, puis progressivement les bruits vinrent de chaque direction . Je réalisai avec effroi que je n’avais aucun échappatoire.

 

Mon corps frissonna sous le joug d’une sensation familière et pourtant indéfinissable, je me sentais puissant, indéchiffrable et terriblement honteux. Ce n’est qu’en observant la forêt de regards a la fois haineux et terrifiés que je compris. Ces visages indécis et aux aguets, ces corps prêts à se rompre et cette tension palpable, oui tout cela me rappelait une époque bien loin maintenant, cela me remémorait la crainte que suscitait dans l’alliance mon statut de démoniste.

Étrangement mon récent séjour chez nos ennemis m’avait libéré de cette désagréable sensation.

Monstre parmi les monstres je jouissais d’une indifférence salvatrice, par moment j’en arrivais même a oublier mon état. Le doute n’avait pourtant plus sa place. J’étais encerclé par quinze gardes d’élite, leurs armures éprouvés par le combat ainsi que leurs nombreuses décorations ne laissaient que peu de doutes sur leurs facultés, ma vie était à leur merci. De plus je soupçonnais le lieu d’être sanctifié, ne parvenant pas a étendre ma perception au delà du voile.

 

« C’est donc toi Famine » claironna une voix féminine devant moi. Les gardes s’écartèrent, laissant s’avancer une jeune femme robuste. De petite taille son corps charpenté et aiguisé par le combat se laissait deviner sous une armure or et argent. Les nombreuses entailles lacérant son plastron faisaient échos a la grande cicatrice qui barrait son visage de haut en bas, obturant presque entièrement son œil droit. Son visage endurci atténuait une certaine finesse de traits, le masque de la guerre s’étant installé depuis longtemps. Son regard noisette ne trahissait aucune hésitation, on y lisait une détermination sans faille. Je restais indécis, sans savoir si je devais me livrer devant ses hommes ou attendre un moment plus propice

 

« Parles donc mort-vivant, j’ai confié ma vie a ces hommes plus d’une fois j’ai une confiance inébranlable en eux, ce que je ne peux pas dire en ce qui te concerne ! »

 

Je lui dévoilais mon plan et tout ce que je savais au sujet du Conseil de Granit et des intentions d’Erghinal. Son visage restait impassible devant l’évocation d’une armée de lanceurs de sorts , elle resta silencieuse quelques secondes avant d’annoncer ce à quoi je m’attendais et que je redoutais.

 

« Il nous faut cette science par tous les moyens, crois tu pouvoir nous l’obtenir ?

 

-Oui, je pense avoir localisé l’ancienne caverne, mais celle ci est gardé par de puissants gardiens de magie, je vais proposer une expédition à la horde en petit groupe puis il n’y aura qu’a organiser une embuscade.

 

-Dans laquelle nous pourrions tomber, rajouta-t-elle sans me quitter du regard

 

-Regardez ce qu’ils ont fait de moi, jamais je ne pourrai les pardonner !

 

-Es tu bien conscient que ta mort est inévitable ?

 

-c’est mon souhait le plus cher.

 

Certaines certitudes, si ce n’est toutes, ne sont en fait que des conceptions relatives auxquels nous avons choisi de croire. Nous leur conférons toute leur force par notre seule volonté et ce qui nous semble si évident et facile ne l’est jamais complètement. Notre foyer est-il ce en quoi nous avons si longtemps cru ou est-il simplement le lieu ou notre présence est toléré ? Pourquoi les liens de sang devraient -t-ils prévaloir sur toute autre forme de lien personnel ? Qu’est ce qui a vraiment de l’importance au final ?

 

Alors que les derniers rayons du soleil baignaient le Fjord hurlant dans un crépuscule écarlate il m’était impossible d’échapper à l’étreinte de l’incertitude qui une fois de plus se plaisait à partager mon âme.

 

La nouvelle agamand s’était paré des ses atours d’hiver, écrin chatoyant pour une morne pierre difforme. Vêtu de voiles blanc aux reflets rougeoyant elle laissait apparaître ça et la des pustules grisâtres dont l’architecture sans génie reflétait le vide intérieur des morts qui marchent. La plus grande de ces tumeurs était le lieu ou allait se nouer une nouvelle fois les fils du destin. Je devais rencontrer le mort à la robe de toile, peut allais-je enfin en savoir plus sur son identité. Il semblait jouir d’une position privilégiée dans la horde sans toutefois avoir une influence considérable. Erghinal lui avait parlé de mon projet et je devais donc m’entretenir avec lui afin de clarifier les détails de l’expédition et surtout de monter un groupe d’aventuriers capables de se sortir vivant de ces cavernes. Il fallait que je trouve un moyen de recontacter ma sœur, je n’avais confiance qu’en elle pour soigner notre groupe, malgré nos différends.

 

« Je ne pourrai pas t’accompagner. La voix de Neriaa me surprit autant qu’elle me réconforta. Je me retournai et la contemplai, toujours ceinte de cette robe noire fantomatique

 

-J’ai besoin de toi , implorais-je, tu es la seule qui puisse……

 

-Tu devra pourtant trouver quelqu’un d’autre, je ne serai pas toujours la et un jour ou l’autre, si tu choisis de vivre, il te faudra avoir confiance en quelqu’un

 

-Mais j’ai choisi de mourir, tu le sais bien

 

-Tu n’as encore rien choisi, ton choix ne sera définitif que lorsque tu aura passé le seuil de l’ autre monde. Va mon frère, accepte ce que tu es. Son visage ravagé par la mort essaya de me sourire

 

-Je…..c’est…..Je crois que je dois te dire adieu. Je m’approchai d’elle mais elle recula d’un pas

 

Garde tes adieux pour une prochaine fois. Elle se retourna sans un mot puis s’éloigna en direction de la plaine , l’écho de ses pas s’évaporant peu à peu dans la complainte du vent.

 

Je repris mon cheminement assailli d’un doute nouveau, quelque chose n’allait pas avec Neriaa. Je ressentais toujours une étrange sensation en sa présence. De plus ces apparitions impromptues m’étonnaient toujours, comment savait elle ou j’étais et ce que je mijotais…

 

Le mort à la robe de toile m’attendait au pas de la porte de la grande auberge, accompagné de quatre silhouettes, que je ne parvenais pas à distinguer.

 

 

Le lieu de ma renaissance. Je n’étais pas revenu ici depuis de nombreuses lunes et je le voyais dorénavant d’un œil tout autre. Ce que je prenais pour un chaos d’alambics de fioles et d’herbes en tout genre était en fait un dépôt soigneusement trié et organisé. L’ameublement était simple et efficace, la fonction ordonnant la forme. Toute la subtilité des essences de bois rare constituant mon ancien atelier me sembla soudain si vaine, en effet pourquoi l’alchimie aurait elle besoin de tout ce luxe pour être efficace. La somme de connaissances dont ce triste dôme était le dépositaire devait être au moins équivalente à ce que contenait les si délicats laboratoires de Hurlevent.

 

Mon bienfaiteur m’invita a rejoindre une tablée hétéroclite. Les quatre créatures présentes étaient très différentes l’une de l’autre et devaient sans nul doute former le groupe qui allait m’accompagner dans mon voyage. A ma droite un orc massif était debout accoudé a un énorme pavois fait d’un métal indéfinissable. Le bouclier ne semblait pas refléter la lumière du soleil mais une étrange lueur blafarde émanait des nombreux crocs de métal recouvrant sa surface. Les teintes sang et ébène de sa lourde armure de plaque étaient maculés de profondes cicatrices, comme autant de sceaux, derniers vestiges des êtres vivants ayant osé défier le colosse d’émeraude. Face à moi un tauren se tenait les bras croisés, me regardant fixement. Il me semblait plutôt chétif par rapport aux autres membres de son espèce, un lacis végétal couvrait presque intégralement son corps. Des insectes vivaient librement sur toute la surface de son armure mais aucun ne dépassait les limites de ce sanctuaire vivant. Son unique corne noire était ébréchée et garni de nombreuses toiles d’araignées. Un peu plus loin un troll était assis à la table, le bas du visage dissimilé par un voile de cuir il portait une armure moulante du même matériau. La lumière créait un entrelacs de reflets bleu nuit sur le noir de ses atours. Ses cheveux rassemblés en une unique tresse sombre accentuait encore l’uniformité de son apparence, qui n’était brisée que par un profond regard bleu acier. Face à lui un elfe de sang semblait plongé dans la lecture de parchemins disséminés sur la table, un longue chevelure couleur de feu encadrait un visage fin et préoccupé, ses doigts jouaient nerveusement avec une courte barbe parfaitement entretenue. Il était ceint d’une robe en soie noire élégante, une collerette blanche contrastait avec sa tenue et créait le parfait contrepoint à un teint pâle.

 

Voici donc ceux qui allaient m’accompagner dans la dernière demeure du Conseil de granit. A première vue il s’agissait de combattants expérimentés mais aucun d’eux ne semblaient se connaître et pire que ça ma sœur ne serait pas du voyage.

 

« Je te présente tes compagnons, tu peux avoir une grande confiance en eux ce sont des professionnels  dit le mort à la robe de toile

 

– Ils ont l’air très capables, de plus je sens une aura magique très puissante émaner d’eux » je laissais une demi seconde de silence avant d’ajouter gravement, mais pour cette mission j’aurai vraiment souhaité que ma sœur m’accompagne j’ai une confiance sans faille en ses talents de prêtresse et nous ne serions pas de trop à six

 

-Ta sœur ? De qui donc me parles tu ? L’étonnement dans sa voix semblait sincère

 

-Et bien, Neriaa la prêtresse. Bien qu’elle m’avoua le contraire je savais que c’était elle qui avait voulu que je revienne à la vie. Celle qui vous a prévenu que j’étais mourant dans cette grotte.

 

-je ne vois absolument pas de qui tu veux parler, ce que je peux te dire c’est que ceux qui nous ont prévenu de ta situation critique et avec une insistance rare seront avec toi pas de doute la dessus, il fini sa phrase d’un ton ironique agaçant. Il garda le silence quelques instants, j’avais du mal à rassembler mes idées, toute relation de cause à effet s’évanouissait. Puis il continua.

 

-Tu as eu de la chance que tes démons affamés intercèdent en ta faveur……et tu peux m’appeler

Erwin Inirion.

 

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